refuge dans des familles communistes, protégée par la résistance, souvent dispersée en zone ‘libre’… « Nul ne guérit de son enfance »
Il doit travailler dès 16 ans en abandonnant ses études, une vie sérieuse et sans tapage qu’il quitte cependant dès l’âge de 24 ans pour une bohème d’artiste sans rien changer à son attitude volontariste, indépendante et perfectionniste dans l’efficacité la plus simple.
Le miracle des chansons de Ferrat c’est de pouvoir être reprises par tous et en cela elles forgent une communauté, créent du lien. Nous ne les avions pas oubliées mais nous ne les avions pas transmises et la jeune génération est très étonnée de nous entendre chanter en chœur des airs et des textes idéologiquement aussi forts. Quand on se rassemble, devant un feu, pour chanter Hugues Aufray l’amitié est franche et facilement chaleureuse, puis vient une chanson de Ferrat et tout devient plus dense, plus rude, plus poétique, plus vrai. L’amitié de passage fait place au compagnonnage. Les esprits forts diront que tout ceci n’est que rengaine facile et idées à trois sous. Certainement pas, car si c’était le cas pourquoi la censure se serait elle acharnée sur ce baladin trublion, pourquoi ces airs auraient-ils étés aussi fredonnés, pourquoi auraient-ils trouvés leur place dans tous les milieux ?
C’est là encore une chose très surprenante dans le succès de Jean Ferrat d’avoir été accepté et porté par tous. Ferrat parlait juste, parlait diversité, ne se mettait jamais en avant, mais chacun de ses mots étaient retentissants de tendresse et de vérité. (et quand il lançait quelques brulots de combats plus sectaires, le succès était moins bon, ce n’était pas vraiment son registre). Que ce soit dans les mouvements de jeunes de tout bord, dans les MJC ou les foyers syndicaux, sur les électrophones des curés de gauche ou des familles bourgeoises, nous avons tous fait tourner les vinyles de Ferrat dans les années 60 et les titres de cette décennie sont encore dans toutes les têtes . Ce miracle fusionnel d’une génération correspond à une générosité à fleur de peau. Ferrat n’est pas seul, ils sont bien d’autres et peut être supérieurs. Les musiques et paroles de Brassens sont des bijoux de perfection, Brel nous chavire, Ferré nous emporte, ils ont chacun leurs inconditionnels, et sur la photo de 1969 il n’y a pas Ferrat. Mais Ferrat est transversal comme une intelligence révoltée que nous refusons de voir vieillir, une générosité que nous conservons dans sa droiture, Ferrat fait de la résistance.
« M’en voudrez beaucoup, si je vous dis un monde,
Où l’on n’est pas toujours du côté du plus fort »
Georges Coulonges
L’artiste est dangereux car il rassemble de manière populaire sans être gouailleur ou populiste et les idées sont évidentes. A 42 ans il se retire dans sa montagne d’Ardèche sans rien perdre de son dynamisme mais la scène est trop fatigante. Ses textes sont parfois plus ciblés, plus virulents aussi, toujours en prise avec le monde et la vie. Ses apparitions sont rares mais toujours marquantes. Bien que ce ne soit pas de son fait, le disparu inquiète encore, même ces anciens compagnons de route. Il n’est pas oublié et ne se drape pas dans la toge d’un vieux sage mais il en a la stature, ayant gardé sa totale liberté et acquis une totale indépendance vis-à-vis des majors et du fric. Alors rien d’étonnant qu’à sa mort tant de monde se rassemble dans sa montagne autour de ce fils d’émigré qui a toujours incarné la France dans son combat pour la dignité. La force calme de cet homme qui fut combatif sans arrogance, assumant ses choix, conscient de ses erreurs sans les renier, fidèle en amitié, curieux de tout sans perdre son bon sens, joyeux dans la poésie, fin dans l’humour et le ressenti, est une leçon de vérité, d’efficacité et d’humanité.
Il nous reste l’image d’un honnête homme moderne, ses musiques, ses textes, sa voix et ce visage si présent.
Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnait le vertige
Et dont vous usurpez aujourd'hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France
PS : L’œuvre laissée par Jean Ferrat est considérable et parfois méconnue, textes ou musiques. On serait étonné du nombre de succès qui devraient lui être attribués, en totalité ou partie. Il va travailler avec les plus grands paroliers : Michelle de Senlis (auteure de Mon Vieux, sur une musique de Jean Ferrat, qui deviendra le grand succès de Daniel Guichard sans que jamais, du moins en public, leurs noms ne soient cités). Isabelle Aubret, son amie de toujours, lui doit son grand succès « Deux enfants au soleil » sur des paroles de Claude Delécluse. (Senlis et Delécluse, voilà deux noms qui nous rappellent Piaf, elle n’oubliait jamais de citer ses auteurs avant chaque chanson). Il va écrire et composer pour beaucoup d’interprètes et ce sera toujours de fortes histoires d’amitié très diverses. « Eh l’Amour », « Mon Bonhomme » pour Zizi Jeanmaire qui lui offrira la première partie de son spectacle à l’Alhambra et ce fut sa première longue et grande scène. (Ma grand-mère m’y avait emmené pour me déniaiser. Ce fut ma première rencontre avec Ferrat qui lui faisait penser à Montand.) Ferrat est d’abord reconnu par la profession et collabore avec les poètes : Henri Gougaud, Georges Coulonges …et bien sur Louis Aragon. Son admiration pour Aragon ne s’arrêtera pas. Dès 1956 il met en musique « Les Yeux d’Elsa » interprété par André Claveau et il continuera jusqu’en 1994 « 16 Nouveaux poèmes d’Aragon ».Quand il ne chante pas Aragon, il s’y réfère « La femme est l’avenir de l’homme ». Ferrat va aussi être traduit, particulièrement en allemand. Une adaptation de « la Montagne » en flamand deviendra un tube en 2008 aux Pays-Bas. En fait Ferrat n’a jamais vraiment été oublié.
Sources archives personnelles, petits formats, wikipédia, Seghers, presse d’époque …/…
Nous sommes preneurs de toutes informations. C’est ainsi qu’en nous documentant pour cet article nous avons retrouvé sur You Tube une vidéo de Jean Arnulf dans son extraordinaire interprétation de « Points de Vue », une chanson superbement poétique qui a interpellé la conscience sociale de toute une jeunesse. Cette chanson a aussi été interprétée par Christine Sèvres, chanteuse talentueuse et exigeante qui fut l’épouse de Ferrat pendant 15 ans. Pour trouver des anciens vinyles de Ferrat, nous vous conseillons la boutique de Marie Pierre.
Pass’age 57 rue Bourbonnoux 18000 Bourges. |