La fin des librairies ?
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La fin du livre est loin d’être une évidence car l’édition produit mais la disparition des librairies, qui est une tendance déjà bien avancée, montre la précarité de la situation de l’imprimé.
Le monde change bien entendu et il ne s’agit pas de renoncer aux nouvelles techniques de communication ni aux nouveaux supports de médias. Nous ne sommes pas des dinosaures mais des acteurs de notre époque.
Les libraires ont d’ailleurs étés parmi les premiers à utiliser l’internet pour échanger et le e-commerce pour vendre. Ce qui était une innovation de communication est même devenu rapidement une obligation de survie pour un grand nombre d’entre eux. Ceux qui ont refusé cette évolution, considérant que la vente du livre ne peut être anonyme, sans rencontre avec le lecteur ont commis une vertueuse erreur. On ne va pas contre le courant, il convient de l’utiliser en le canalisant. Le web est aussi un lieu de rencontre autant qu’une possibilité de présentation détaillée et argumentée. Malheureusement le livre neuf vendu en e-commerce échappe le plus souvent aux petits distributeurs au profit des grossistes ou des groupes, quand ce ne sont pas les éditeurs qui vendent en direct sous des pseudos.
Les Hypers ont depuis longtemps fait du livre un produit de consommation impersonnel, en l’installant en self-service. Là ne sont sélectionnés que les produits de diffusion massive à forte rotation de vente. Le libraire généraliste se trouve ainsi siphonné de la clientèle « grand-public » dont il a besoin pour assurer le quotidien et financer l’espace de liberté qui permet le risque de la singularité. Soumise au mécanisme de la rareté, la singularité sera plus chère et réservée à un public érudit disposant de moyens, tandis que le grand public sera cantonné à une offre standardisée purement commerciale; ainsi on creuse insidieusement les frontières sociales et l’on muselle les capacités de jugements.
Les très grandes librairies généralistes de centre ville, véritables halls de la culture, emblèmes des villes vivantes, ont les moyens de monter des sites très complets (le furet du nord) mais se heurtent à des problèmes de rentabilité en rapport de la valeur locative de leurs emplacements. La culture n’aurait-elle plus sa place en ville, le livre, comme le cinéma, sera t’il relégué en périphérie ? |
Les enseignes multi-produits culturels ou de médias (Fnac, Cultura, Espace culturel Leclerc…) pensent avoir trouvé la solution en diversifiant les familles de produits (photos, sons, beaux arts, médias…) mais ceci est toujours au détriment du conseil (on ne vend pas un livre comme une cartouche d’encre). Comment faire l’effort d’un personnel formé à un domaine aussi peu rentable et aussi vaste ? Il est plus facile de réduire les rayons aux produits sans risque et à forte marge, en imitant les hypers que l’ont va souvent rejoindre au milieu des parkings. On fera juste l’effort d’introduire quelques livres de voyages, de photos et les titres les plus courants de la culture consensuelle. Ainsi le livre sera utilisé comme image culturelle et tant pis si l’on va vers la standardisation des esprits. Pour tout compliquer, prolongation logique, voici l’apparition du livre numérisé dont les appareils de lecture sont justement vendus sous ces grandes enseignes.
La librairie d’occasion, d’ancien, de bibliophilie et d’ouvrages épuisés, habituée à l’édition de catalogues, s’est vite adaptée aux nouvelles technologies. Pourtant, là encore, le libraire a des soucis à se faire car la vente d’occasion via internet est ouverte à tous et ce qui pourrait être une solution écologique de recyclage (au sens de remise en circuit d’un article d’occasion) devient rapidement un commerce d’appoint pour nombre de particuliers qui achètent (sur les brocantes ou dans les ventes aux enchères…) des livres pour les revendre. Acheter pour revendre c’est l’acte de commerce type et celui-ci est fait sans contrôle ni charge créant une concurrence déloyale. Le téléchargement de textes et documents et la mise en ligne de quantité d’informations bouleversent aussi le métier. On vient moins fouiller chez le marchand de papier, sauf le collectionneur qui cherche le document sur son support original.
Regretter cela est parfaitement inutile, profitons avec discernement de ce fabuleux outil de recherche que nous offre l’interconnexion, avec la même circonspection que nous développions à l’analyse d’un document. Quand à la poésie des lieux, ne pleurons pas, elle ne serait pas si elle n’était recouverte de nostalgie.
Le livre objet risque-il donc de disparaitre ? La vraie question n’est pas de savoir si nous avons encore besoin du livre mais si nous avons encore envie du livre, si notre rapport au livre peut être remplacé ? Le livre est un objet identifiable que l’on peut protéger ou maltraiter, qui va vieillir, se charger de ressenti… « Objets inanimés… ! »; il n’est jamais déconnecté, il fait corps avec le texte; le jeter ou le détruire est souvent considéré comme un crime dont le comble du signifiant est de le brûler. Le livre est à l’écran ce que le manuscrit est au livre. Effacer un texte en mémoire électronique est sans importance; on fait disparaitre plus facilement ce qui a peu d’existence. A l’inverse, nous nous hâtons d’imprimer une information ou un texte trouvés sur le net qui nous touche. Si donc l’écran peut être un support de lecture, avec des avantages évidents de transport, de contenance et même (à voir?) de facilité de consultation, il n’aura jamais la charge affective de l’objet livre qui peut aller du livre de poche au chef-d’œuvre d’artisanat. Ne pas être remplacé ne veut pas dire ne pas disparaitre et le risque de disparition sera évident si le livre n’a plus d’intérêt économique. Peut-être n’achètera t’on plus de livre comme on n’achète plus de journal, non parce qu’il ne plait plus mais parcequ’il ne sera plus distribué.
Ce qui menace donc le livre, ce n’est pas la technologie qui aura une influence évidente sur son évolution, mais c’est notre société qui privilégie l’argent, la facilité, la standardisation.
La loi Lang, qui est sans cesse remise en question au nom de la sacro-sainte liberté de la concurrence, a pour l’instant relativement protégé la profession. Nous voyons bien que contre la finance il faut inventer autre chose, c’est une vraie question de société.
La première démarche est de fréquenter les librairies, un des derniers lieux où l’on parle et où l’on échange. C’est aussi le seul moyen de soutenir l’édition indépendante qui a besoin des libraires.
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